Pourquoi arrive-t-il que nous fassions une erreur précisément au moment où nous voulions absolument bien faire ?
Cela peut arriver lors d’un entretien d’embauche : alors que nous connaissons parfaitement notre parcours, nous cherchons nos mots, oublions un exemple évident ou répondons maladroitement à une question pourtant simple. La même chose peut se produire pendant un examen, une présentation importante ou une compétition. Plus l’enjeu nous paraît important, plus nous avons parfois l’impression de perdre une partie de nos moyens.
Ces situations ont un point commun : la pression augmente au moment même où l’enjeu devient important.
Mais la pression ne concerne pas uniquement les situations ponctuelles. Elle peut aussi s’installer dans des décisions qui vont modifier plusieurs années de notre vie : acheter une maison alors que les finances sont tendues, accepter un emploi parce que nous avons peur de ne pas en retrouver, rester dans une situation par peur du changement ou encore avoir un enfant parce que notre entourage nous répète que « c’est le moment ».
La question devient alors plus large : la pression peut-elle nous conduire à prendre de mauvaises décisions, ou simplement des décisions qui ne correspondent pas complètement à ce que nous aurions choisi sans cette pression ?
Pourquoi la pression peut-elle nous faire perdre nos moyens ?
Lorsque nous sommes sous pression, notre cerveau ne fonctionne pas nécessairement comme lorsqu’il est détendu.
Une certaine activation peut être utile. Elle augmente notre vigilance, nous pousse à nous concentrer et peut même améliorer certaines performances. Le problème apparaît lorsque la pression devient trop importante par rapport à nos ressources disponibles.
Les travaux de la psychologue Sian Beilock et de ses collègues sur le phénomène de « choking under pressure » montrent notamment que des personnes compétentes peuvent voir leurs performances diminuer lorsqu’elles se retrouvent dans une situation où elles ont particulièrement peur d’échouer.
Le paradoxe est intéressant : nous pouvons échouer non pas parce que nous ne savons pas faire, mais parce que nous pensons trop au fait de devoir réussir.
Une partie de notre attention est alors mobilisée par des pensées comme :
« Il ne faut surtout pas que je me trompe. »
« Cette réponse est déterminante. »
« Si je rate cet entretien, je n’aurai peut-être rien d’autre. »
« Je dois absolument réussir. »
Cette activité mentale peut prendre de la place au détriment de la tâche elle-même.
Dans un entretien, cela peut donner une réponse confuse. Dans un examen, un trou de mémoire. Dans une situation professionnelle, une décision précipitée.
La pression ne supprime donc pas nos compétences. Elle peut simplement rendre leur utilisation plus difficile.
Mais la pression ne nous fait pas toujours faire des erreurs
Il serait pourtant trop simple d’affirmer que la pression est forcément mauvaise.
Les recherches sur le stress et la prise de décision montrent des effets beaucoup plus nuancés. Selon son intensité, la situation, notre expérience et le type de décision à prendre, le stress peut modifier notre façon de traiter les informations, d’évaluer les risques ou de rechercher des solutions.
Une pression modérée peut parfois nous aider à agir.
Le problème apparaît davantage lorsque nous avons le sentiment que nous n’avons plus le droit à l’erreur.
C’est cette sensation d’urgence, de menace ou d’enjeu disproportionné qui peut progressivement modifier notre manière de réfléchir.
Et c’est là que la question devient particulièrement intéressante lorsqu’on quitte les examens et les entretiens pour s’intéresser aux grandes décisions de notre existence.
Quand la pression entre dans les décisions de vie
Un entretien d’embauche dure une heure.
Une décision immobilière peut nous engager pendant vingt ou vingt-cinq ans.
Un changement de carrière peut modifier notre quotidien pendant des années.
Un choix familial peut transformer profondément notre vie.
Pourtant, le mécanisme psychologique peut présenter un point commun : plus nous avons l’impression que nous devons absolument prendre la bonne décision, plus il peut devenir difficile de réfléchir sereinement.
Prenons l’exemple d’un achat immobilier.
Acheter une maison peut être un projet désiré depuis longtemps. Mais si nous avons le sentiment que les prix vont continuer à augmenter, que nous allons perdre cette opportunité ou que nous ne retrouverons jamais un bien similaire, une autre dimension apparaît : l’urgence.
Nous ne réfléchissons alors plus seulement à la question :
« Est-ce que cette maison correspond à notre projet ? »
Nous pouvons commencer à nous demander :
« Et si nous la laissons passer ? »
« Et si nous ne retrouvons jamais mieux ? »
« Et si les prix augmentent encore ? »
« Et si nous regrettons de ne pas avoir acheté ? »
La décision n’est plus uniquement guidée par le désir d’acquérir cette maison. Elle peut aussi être influencée par la peur de manquer une occasion.
La pression financière peut également modifier notre attention
La recherche sur la rareté et la prise de décision apporte ici un éclairage intéressant.
Des travaux menés notamment par Sendhil Mullainathan, Eldar Shafir et leurs collègues ont montré que le fait d’avoir trop peu de ressources disponibles peut monopoliser une partie de l’attention. Lorsqu’une personne doit constamment penser à l’argent, aux échéances ou aux conséquences financières, ces préoccupations peuvent occuper une partie importante de ses capacités cognitives.
Cela ne signifie évidemment pas qu’une personne sous pression financière prend nécessairement de mauvaises décisions.
Mais cela permet de comprendre pourquoi une décision prise dans un contexte de forte contrainte financière n’est pas psychologiquement équivalente à la même décision prise avec davantage de marge.
Dans le cas d’un achat immobilier, par exemple, la question peut progressivement devenir :
« Comment faire pour que cela passe financièrement ? »
au lieu de :
« Est-ce réellement le bon projet pour nous ? »
La différence est importante.
Dans le premier cas, nous cherchons principalement à résoudre une contrainte.
Dans le second, nous évaluons réellement le choix.
Et si la peur de rater une occasion devenait elle-même une pression ?
La pression peut également venir d’un sentiment d’urgence.
Nous avons parfois l’impression qu’une décision doit être prise immédiatement alors que, objectivement, plusieurs options restent possibles.
C’est particulièrement visible dans les situations où nous avons peur de manquer une opportunité : un logement, un emploi, une relation, une formation ou un projet.
Cette peur peut nous pousser à accorder davantage de poids aux informations qui justifient l’action immédiate et moins à celles qui invitent à prendre du recul.
Ce n’est pas forcément une erreur.
Parfois, agir rapidement est effectivement nécessaire.
Mais une question simple peut être utile :
« Est-ce que je veux vraiment cette option, ou est-ce que j’ai surtout peur de perdre cette option ? »
Les deux situations peuvent donner exactement la même impression d’urgence alors qu’elles ne correspondent pas au même désir.
Il existe une autre forme de pression, plus discrète : celle qui vient de notre entourage et, plus largement, de la société.
Elle ne prend pas nécessairement la forme d’une obligation explicite.
Personne ne nous dit forcément :
« Tu dois avoir un enfant maintenant. »
Mais les remarques peuvent s’accumuler :
« Vous y pensez ? »
« Vous allez bientôt vous lancer ? »
« Vous ne voulez pas attendre trop longtemps. »
« À votre âge, c’est maintenant. »
À force, une question peut finir par s’installer dans notre esprit :
« Est-ce que je veux vraiment cela, ou est-ce que je pense que je devrais le vouloir ? »
Les recherches en démographie montrent d’ailleurs que les intentions concernant la parentalité ne se construisent pas uniquement à partir de préférences individuelles. Le contexte social, le couple, l’entourage et les normes perçues peuvent également jouer un rôle dans les intentions et les décisions liées à la fécondité.
La pression sociale ne signifie donc pas nécessairement que nous sommes manipulés.
Elle peut être beaucoup plus subtile.
Nous intégrons progressivement certaines attentes au point de ne plus toujours savoir si elles viennent de nous ou de notre environnement.
Madame Bovary : quand le désir rencontre les modèles que l’on nous présente
La littérature s’est intéressée à cette tension bien avant que la psychologie ne commence à l’étudier scientifiquement.
Dans Madame Bovary, Gustave Flaubert décrit une héroïne dont les aspirations sont fortement influencées par les représentations romantiques et sociales auxquelles elle est confrontée.
Emma Bovary ne manque pas de désirs. Mais ses désirs sont constamment comparés à une image de la vie qu’elle pense devoir atteindre.
La littérature de Flaubert pose ainsi une question qui reste étonnamment actuelle :
comment savoir ce que nous désirons réellement lorsque nous avons appris à désirer certaines choses ?
La question dépasse largement le mariage ou la vie sentimentale.
Elle peut concerner la maison que nous sommes censés acheter, le métier que nous sommes censés exercer, le niveau de revenus que nous sommes censés atteindre ou encore le moment où nous sommes censés avoir des enfants.
Stendhal et la pression de réussir
On retrouve une autre forme de pression dans Le Rouge et le Noir de Stendhal.
Julien Sorel cherche à s’élever socialement dans un environnement où la réussite, le statut et la reconnaissance occupent une place considérable.
Son parcours rappelle que nos décisions ne sont jamais totalement séparées du regard des autres.
Nous ne choisissons pas seulement pour nous-mêmes.
Nous choisissons aussi parfois en fonction de ce que nous pensons que notre entourage valorisera.
Et plus l’enjeu social est important, plus il peut devenir difficile de distinguer ambition personnelle et besoin de reconnaissance.
Hamlet : quand réfléchir devient une forme de pression
Avec Hamlet, Shakespeare explore une autre difficulté : celle de devoir prendre une décision alors que les conséquences semblent considérables.
Le personnage hésite, analyse, doute, revient sur ses choix.
La pièce montre une tension toujours actuelle : réfléchir davantage ne garantit pas nécessairement de prendre une meilleure décision.
Trop peu de réflexion peut conduire à agir impulsivement.
Mais trop de réflexion, lorsqu’elle est alimentée par la peur et l’incertitude, peut également nous enfermer dans l’hésitation.
Le problème n’est donc pas simplement de réfléchir plus.
Il est de réussir à réfléchir dans de bonnes conditions.
Alors, comment prendre une décision lorsque nous sommes sous pression ?
La première étape consiste peut-être à identifier la pression elle-même.
Avant de chercher la « bonne » décision, nous pouvons essayer de répondre à quelques questions :
Qu’est-ce qui me pousse à décider maintenant ?
Qu’est-ce qui se passerait réellement si j’attendais ?
Qu’est-ce que je risque objectivement de perdre ?
Qu’est-ce que je veux réellement ?
Qu’est-ce que les autres attendent de moi ?
Ces questions permettent de séparer progressivement trois choses qui se mélangent facilement : le désir, la peur et la contrainte.
Ne pas prendre une décision importante au moment où nos ressources sont au plus bas
La fatigue, le manque de sommeil et le stress peuvent également affecter certaines fonctions cognitives impliquées dans la prise de décision.
Cela ne signifie pas qu’il faut attendre d’être parfaitement détendu pour décider : cette situation n’existe pratiquement jamais.
Mais lorsqu’une décision est importante, il peut être utile d’éviter de la prendre au milieu d’une période d’épuisement, de panique ou de surcharge mentale lorsque cela est possible.
Parfois, dormir une nuit avant de répondre à une proposition ou attendre quelques heures avant de signer permet simplement de retrouver une capacité de réflexion plus normale.
Séparer la décision de l’urgence
Une technique particulièrement simple consiste à reformuler la situation.
Au lieu de :
« Je dois décider maintenant. »
Essayer :
« On me demande de décider maintenant, mais quelle est réellement la conséquence d’attendre ? »
Cette distinction peut sembler minime.
Elle permet pourtant de vérifier si l’urgence est réelle ou si elle est principalement psychologique.
Dans certains cas, il existe effectivement une échéance non négociable.
Dans d’autres, quelques heures, quelques jours ou quelques semaines sont encore possibles.
La pression diminue souvent lorsque l’on distingue l’urgence réelle de l’urgence ressentie.
Écrire ce qui dépend de nous
Face à une situation complexe, il peut également être utile de séparer les éléments contrôlables de ceux qui ne le sont pas.
Pour un achat immobilier, par exemple :
Ce qui dépend de nous :
- notre budget ;
- le montant que nous acceptons d’emprunter ;
- les vérifications que nous demandons ;
- les conditions auxquelles nous acceptons d’acheter ;
- notre capacité à renoncer.
Ce qui ne dépend pas de nous :
- l’évolution future des prix ;
- les décisions des banques ;
- l’apparition éventuelle d’un autre bien ;
- ce que feront les autres acheteurs.
Cette distinction évite de construire une décision entière autour d’événements que nous ne contrôlons pas.
Se demander : « Qu’est-ce que je veux ? » avant « Qu’est-ce que je devrais faire ? »
Cette question est particulièrement importante lorsqu’il existe une pression sociale.
Avant de penser à l’âge, au regard de la famille, aux amis, aux collègues ou aux normes sociales, il peut être utile de revenir à une question beaucoup plus simple :
« Si personne ne connaissait ma décision, qu’est-ce que je choisirais ? »
Ce n’est pas une réponse absolue.
Nous ne vivons évidemment pas isolés des autres et leurs opinions peuvent être pertinentes.
Mais cette question permet de faire apparaître ce qui relève réellement de notre choix et ce qui relève de la volonté de satisfaire une attente extérieure.
Imaginer plusieurs scénarios plutôt qu’un seul
La psychologie propose également des méthodes permettant de réfléchir à la fois au souhait que nous avons et aux obstacles possibles.
L’une d’elles, appelée mental contrasting, consiste notamment à imaginer le résultat souhaité puis à identifier les principaux obstacles susceptibles de nous en éloigner. Associée aux « implementation intentions », elle peut conduire à formuler des plans du type :
« Si cette situation se présente, alors je ferai ceci. »
L’intérêt est de transformer une inquiétude vague en scénario concret.
Au lieu de :
« Et si tout se passe mal ? »
on peut essayer :
« Si ce problème apparaît, quelles solutions aurai-je réellement ? »
Cette façon de raisonner ne supprime pas l’incertitude, mais elle peut la rendre plus concrète et plus gérable.
Demander un avis sans déléguer sa décision
Lorsque nous sommes sous pression, demander conseil peut également être utile.
Mais il existe une différence entre :
« Qu’est-ce que tu ferais à ma place ? »
et :
« Qu’est-ce que tu vois dans cette situation que je ne vois peut-être plus ? »
La première question risque de nous pousser à déléguer notre décision.
La seconde cherche plutôt à obtenir un autre angle de vue.
Pour une décision importante, plusieurs regards peuvent être précieux, à condition de conserver la responsabilité du choix final.
Accepter qu’une bonne décision ne soit pas forcément une décision sans risque
C’est probablement l’un des points les plus difficiles.
Nous aimerions souvent prendre une décision qui nous garantit que nous ne regretterons rien.
Mais ce choix n’existe pas toujours.
Acheter ou ne pas acheter comporte un risque.
Changer de travail ou rester comporte un risque.
Avoir un enfant ou ne pas en avoir comporte des conséquences différentes.
Partir ou rester dans une relation implique toujours une part d’incertitude.
Chercher la décision parfaite peut donc renforcer la pression.
Une question plus réaliste consiste parfois à se demander :
« Avec les informations dont je dispose aujourd’hui, quelle décision puis-je raisonnablement assumer ? »
La réponse n’offre aucune garantie.
Mais elle permet de remplacer la recherche impossible de certitude par une décision consciente de ses incertitudes.
Et si la meilleure protection contre la pression était de ralentir ?
Ralentir ne signifie pas toujours renoncer.
Cela peut simplement signifier :
prendre une nuit avant de répondre ;
demander un document supplémentaire ;
faire un calcul que l’on repoussait ;
parler à une personne extérieure ;
écrire ses propres critères ;
ou simplement se demander :
« Si personne ne me mettait la pression aujourd’hui, qu’est-ce que je penserais de cette décision ? »
Cette question ne donne pas automatiquement la réponse.
Mais elle permet de retirer temporairement une variable du problème.
Et parfois, c’est suffisant pour voir plus clairement ce qui reste.
La pression ne nous fait pas forcément choisir mal
Au fond, la pression fait partie de toutes les grandes décisions.
Nous ne choisissons jamais dans un environnement parfaitement neutre.
Nous avons des contraintes financières, familiales, professionnelles, biologiques et sociales.
La question n’est donc probablement pas de parvenir à prendre des décisions totalement dépourvues de pression.
C’est impossible.
La question est plutôt de savoir quelle place nous laissons à cette pression dans notre décision.
Une pression modérée peut nous mobiliser.
Une pression excessive peut consommer une partie de nos ressources cognitives.
Une pression financière peut réduire notre espace mental.
Une pression sociale peut nous faire confondre ce que nous désirons avec ce que nous pensons devoir désirer.
Et une pression temporelle peut nous faire croire qu’une décision importante doit nécessairement être prise immédiatement.
Alors peut-être que, face à une grande décision, la question la plus intéressante n’est pas :
« Est-ce que je vais faire une erreur ? »
Mais :
« Est-ce que je suis suffisamment libre, suffisamment informé et suffisamment calme pour prendre cette décision ? »
Parce qu’une décision prise sans aucune certitude peut être une décision parfaitement réfléchie.
À l’inverse, une décision prise avec toutes les informations nécessaires peut devenir fragile si elle est prise uniquement pour faire disparaître la pression.
Et parfois, avant de choisir une maison, un travail, une ville ou une vie de famille, la meilleure chose que l’on puisse faire est simplement de se donner assez d’espace pour entendre ce que l’on pense vraiment.
Références scientifiques
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Références littéraires
- Gustave Flaubert, Madame Bovary, 1857.
- Stendhal, Le Rouge et le Noir, 1830.
- William Shakespeare, Hamlet, vers 1600.
- Fiodor Dostoïevski, Le Joueur, 1866.















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